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Handicap en formation : briser le silence pour une vraie inclusion

Article témoignage formation et handicap

Pourquoi je prends la parole

Aujourd’hui, je brise le silence. Si je prends la parole sur le blog, c’est pour témoigner d’une réalité qu’on essaie trop souvent d’étouffer : le calvaire des travailleurs en situation de handicap au sein de certains parcours de formation professionnelle. Mon but est de partager mon vécu sans fard pour sensibiliser, informer les autorités et, je l’espère, aider toutes les personnes qui se sentent aujourd’hui brisées par un système censé les protéger. Ce récit est long, car la souffrance et l’injustice que j’ai vécues ne peuvent pas se résumer en quelques lignes.

Le choc de l’inaptitude et l’étroit couloir de la reconversion

Tout a commencé par un constat médical sans appel. Après des années à travailler avec dévouement comme Agent de Service Hospitalier, mon corps a brutalement cédé. Déclarée inapte par la médecine du travail, c’est suite à cette inaptitude que j’ai obtenu ma Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH).  J’ai été projetée du jour au lendemain dans l’inconnu total de la reconversion professionnelle. Mais pour une travailleuse handicapée, la réalité réduit drastiquement le champ des possibles jusqu’à ne laisser qu’un étroit couloir.

Le premier obstacle a été une équation impossible entre ma santé, mes finances et la géographie. Pour moi, souffrant d’endométriose, du Syndrome des Ovaires Polykystiques et du Syndrome de l’Intestin Irritable, chaque kilomètre est une épreuve physique. Mes restrictions sont strictes : pas de charges lourdes, pas de station debout prolongée, et impossibilité de rester assise huit heures par jour sans aménagement.

En explorant les pistes, cette formation locale semblait être la solution. Il était explicitement mentionné sur leurs documents que la formation était ouverte aux personnes bénéficiant de la Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé. C’était la seule option à proximité, financée, et affichant noir sur blanc son accessibilité physique. C’était ma seule bouée de sauvetage.

Le piège du compromis : une formation adaptée au physique, mais inadaptée à tout le reste

Il y a une nuance cruelle et paradoxale dans mon parcours qu’il est essentiel de préciser : cette formation était, sur le papier, adaptée à mes restrictions physiques liées à mes pathologies. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle m’a été proposée. En revanche, elle ne l’était absolument pas pour mes troubles cognitifs et du neurodéveloppement.

Je me suis retrouvée face à un dilemme impossible. Quel autre choix avais-je ? C’était cette formation ou le néant. Le système actuel nous place dans une position d’obligation : soit nous acceptons une structure « classique » dont nous connaissons les limites pédagogiques, soit nous renonçons à tout projet d’avenir. J’ai dû accepter ce compromis malgré moi, espérant que la mention « ouvert aux personnes en situation de handicap » garantissait une flexibilité qui, dans les faits, n’a jamais existé. Le centre a encaissé les financements liés à mon statut, mais a refusé de fournir l’effort pédagogique nécessaire pour mes besoins neurologiques.

L’entretien de sélection : se taire pour avoir une chance

Lors de l’entretien de présélection, après avoir passé les tests avec succès, j’ai mentionné ma RQTH. Quand on m’a interrogée sur les raisons de ce statut, j’ai fait un choix difficile mais nécessaire : je n’ai parlé que de mes maladies physiques.

Je n’ai pas tout dit parce que je savais, d’expérience, que révéler l’intégralité de mes troubles neurodéveloppementaux et cognitifs m’aurait valu un refus immédiat. J’ai déjà vécu l’amère expérience d’être refusée à des postes à cause de ma RQTH. Ce silence n’était pas une dissimulation, mais une stratégie de survie face à un système qui discrimine dès que le handicap sort d’un cadre « standardisé ». Ce que je redoutais est arrivé plus tard : une fois en formation, l’honnêteté m’a coûté ma santé.

L’effort invisible : quand compenser devient un deuxième métier

Une fois admise, la réalité m’a rattrapée. Les formatrices ont vite remarqué que j’avais des difficultés. Je les ai expliquées, en pensant que cela serait compris. Je ne gérais pas « que » mes douleurs physiques, mais un ensemble complexe de défis invisibles. Un trouble du spectre de l’autisme est actuellement en cours d’évaluation (je suis sur liste d’attente au CRA), et mon quotidien est rythmé par des troubles cognitifs que l’équipe pédagogique a refusé de prendre en compte.

Pour bien comprendre mon calvaire, il faut détailler ce que ces troubles signifient concrètement :

  • La dyscalculie : Bien plus qu’une simple « difficulté en maths », c’est un trouble spécifique des apprentissages qui affecte la compréhension et la manipulation des nombres. Pour moi, lire l’heure, évaluer une distance ou gérer des données chiffrées demande un effort mental épuisant.

  • Le ralentissement psychomoteur : Mon cerveau a besoin de plus de temps pour traiter l’information et coordonner une réponse. Dans une formation qui va « trop vite », je suis constamment en décalage, ce qui génère une fatigue nerveuse intense.

  • Une mémoire de travail limitée : C’est la mémoire du « présent immédiat ». Chez moi, elle sature très vite. Si on me donne trois informations à la suite, mon cerveau « déconnecte » mécaniquement.

  • Le trouble du repérage spatial : J’ai de grandes difficultés à me situer dans l’espace et dans mon environnement. Me déplacer dans un nouveau bâtiment ou comprendre un schéma complexe est une source de stress permanent.

Ce que les formatrices refusaient de voir, c’est que mon cerveau fournissait un « double travail » permanent : compenser ces troubles neurologiques tout en gérant les crises de douleur liées à mes maladies chroniques. Pendant que les autres apprenaient, je m’épuisais à essayer de rester « normale » dans un environnement sans aucun repère adapté. Cette énergie de compensation est une taxe invisible qui a fini par détruire ma santé physique et mentale, menant droit à l’hospitalisation.

La violence pédagogique : entre mépris et manipulation

Dès les premières semaines, le climat a basculé. Une formatrice m’a contrainte à révéler mes troubles publiquement devant tout le groupe. Elle a justifié cela en disant qu’il fallait que tout le monde le sache « pour que les personnes sachent et comprennent ». Pourtant, nous ne nous connaissions pas encore tous. Mes troubles relèvent de ma vie privée et j’ai vécu cette révélation forcée comme une humiliation brutale.

La réponse de l’équipe pédagogique à ma saturation a été d’une violence inouïe :

  • Elles m’ont asséné : « Si vous aviez parlé de vos troubles lors de l’entretien, nous ne vous aurions jamais prise. »

  • Elles m’ont dit qu’elles ne feraient pas de « sur-mesure » et que c’était à moi de m’adapter ; puisque je m’étais inscrite, il fallait que je fasse avec.

  • Elles m’ont dit que, comme j’étais la seule à avoir des troubles cognitifs et du neurodéveloppement, elles n’allaient pas s’adapter juste pour une personne.

L’exclusion sous l’œil de l’autorité : le clan et la cassure

Suite à la révélation forcée de mes troubles, le groupe s’est divisé. Certaines stagiaires ont été gentilles, bienveillantes, et je suis d’ailleurs toujours en contact avec elles aujourd’hui. Ces soutiens ont été précieux.

Cependant, d’autres se sont mis à se moquer de moi, et cela a continué jusqu’à mon départ. Ces moqueries m’ont profondément affectée, d’autant plus que j’ai été victime de harcèlement scolaire par le passé. Les revivre dans une formation professionnelle pour adultes a ravivé ces blessures et renforcé mon sentiment d’exclusion.

La pression, le manque d’adaptation, les moqueries et humiliations subies en formation ont fini par aggraver mes troubles et mon anxiété. J’ai sombré dans une dépression et j’ai dû être hospitalisée en maison de repos pendant plusieurs semaines.

Le silence des institutions : un abandon financier et humain

Mon état a nécessité une prise en charge lourde : en maison de repos, j’étais entourée par une équipe complète (médecin généraliste, psychiatre, psychologue, infirmiers, assistante sociale, diététicienne). Tout au long de mon hospitalisation, j’ai pu expliquer à ces professionnels la violence de ce que je vivais.

J’ai été placée en arrêt de travail/maladie pendant toute la durée de mon hospitalisation et après ma sortie. L’équipe médicale a été catégorique : cette formation n’était pas du tout adaptée à mes besoins. Ils m’ont conseillé de ne pas y retourner, jugeant que cela ne servirait à rien, d’autant plus que l’examen approchait et que le retard accumulé était impossible à rattraper. À ma sortie de la maison de repos, ma psychiatre a d’ailleurs prolongé mon arrêt jusqu’à la date de fin de la formation pour me protéger.

Pourtant, malgré la gravité de la situation et le cadre légal de mon arrêt, l’abandon institutionnel a été total :

  • Durant tout mon arrêt, ni le centre de formation, ni les formatrices n’ont demandé de nouvelles.

  • Des représentants de la Région sont pourtant venus sur place pour faire un bilan avec les stagiaires, mais personne n’a cherché à me contacter pour m’inclure dans ce point. Ce bilan aurait pourtant pu se faire par téléphone, mail ou visio.

  • On ne m’a envoyé aucun cours, aucun support pédagogique, actant ainsi mon exclusion définitive de l’apprentissage.

  • Je n’ai jamais reçu le questionnaire de fin de formation de la Région. Je n’ai donc pas pu exprimer officiellement mon ressenti.

  • Résultat : je n’ai pas pu obtenir mon titre professionnel.

L’urgence du changement : un devoir collectif

Il est temps que les acteurs de la formation professionnelle ouvrent les yeux. L’adaptation n’est pas une option ou une faveur, c’est une compétence professionnelle de base et une obligation légale.

  • Aux formateurs et formatrices : Comprenez que des aménagements simples (consignes écrites, supports envoyés en amont, temps supplémentaire, repères visuels) changent tout.

  • Aux centres de formation : Assurez un suivi réel avec un référent handicap actif qui ne soit pas juste un nom sur un papier.

  • À la Région, France Travail et aux autres organismes financeurs : Ne vous contentez pas de financer des places. Contrôlez la qualité de l’inclusion. Un stagiaire en arrêt est un stagiaire qui a besoin d’un bilan, pas d’un oubli.

  • Aux professionnels de l’insertion : Écoutez les alertes. Le système « normal » doit cesser de demander aux personnes handicapées de se briser pour entrer dans un moule inadapté. Il doit apprendre à intégrer la différence.

Conclusion : Ma parole est ma force

L’inclusion n’est pas un slogan, c’est un droit. On m’a accueillie pour mes maladies, mais on m’a brisée pour mon fonctionnement neurologique.

Si vous vivez une situation similaire, si vous vous sentez humilié ou abandonné à cause de votre handicap : ne restez pas seul.

Votre souffrance est légitime. Ce n’est pas vous qui êtes « en trop » ou « incapable », c’est le cadre qui est défaillant. Parlez-en à vos médecins, à des associations, et documentez chaque échange. Et si vous êtes témoin de ces injustices, ne détournez pas le regard. Un mot de soutien, une présence, ou le simple fait de ne pas cautionner les moqueries peut sauver quelqu’un. Le silence des témoins est le carburant de l’exclusion. Soyez l’allié que vous aimeriez avoir si vous étiez à notre place.

C’est pour cela que je refuse de rester sur cet échec. Je rejoins L’ADAPT en octobre. L’ADAPT (L’Association pour l’insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées) est une structure dont le but est d’accompagner les personnes vers une citoyenneté pleine et entière. Leur mission est de proposer des parcours de formation et d’insertion réellement adaptés au rythme et aux besoins de chacun, en plaçant l’humain au centre.

Contrairement au système classique qui m’a rejetée, L’ADAPT fait de l’adaptation sa norme pédagogique. C’est là-bas que je vais pouvoir enfin reconstruire mon avenir, dans un environnement où la différence est comprise, respectée et accompagnée.

En attendant, je refuse d’être une victime silencieuse. Le silence est le meilleur allié de l’injustice, alors parlons !

Alicia
Alicia

Je m’appelle Alicia et je vis à Lons-le-Saunier, dans le Jura.

Le Carnet d’Alicia est un blog personnel où je partage mon quotidien, mes réflexions et ce qui m’anime. J’y parle de beauté, de mode, de lifestyle, de bien-être, de cuisine, d’humeurs et de créativité.
J’y aborde aussi certaines réalités invisibles qui font partie de ma vie, sans filtre ni dramatisation, avec l’envie de partager, de sensibiliser et de créer un espace sincère et humain.

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